La Charité

Dernière des trois vertus théologales après la Foi et l’Espérance, la Charité n’en est pas moins la principale. Jésus en effet fait d’elle un commandement nouveau : «  Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 15,12)

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Traditionnellement représentée par des bras ouverts ou des enfants accueillis et nourris, la Charité trouve sa pleine expression en Sœur Anne-Marie Salomon. Cette religieuse et médecin française se dépense sans compter depuis 22 ans au Mali, où elle a fondé l’Hôpital des nomades. Quel sens de la charité l’anime donc ?

Venues du désert et de la brousse, des caravanes entières s’avancent vers elle dans ce coin perdu du Nord du Mali. Mamans épuisées, femmes enceintes et autres malades et blessés ont entendu parler de sœur Anne-Marie Salomon et de l’hôpital des nomades qu’elle a fondé. Cette religieuse et médecin, originaire du Morbihan, s’est installée là, à Gossi, entre Sahara et Sahel, en 1988. Elle a créé en outre 6 dispensaires, aidé à creuser des puits, à construire des écoles, à cultiver des jardins… en travaillant avec une équipe de 21 salariés maliens.

Itinéraire

« Enfant, dans les années trente, j’avais envie de devenir médecin de campagne. Longtemps je me suis demandé pourquoi, car au fil des années le rôle sanitaire, social, éducatif exerce par le médecin de campagne a totalement disparu en France. Mais cette image de la charité était ancrée en moi. C’est en Afrique, quarante ans après, que j’ai compris. Mon rêve allait pouvoir se ré réaliser : être de cœur avec les gens, aider l’un et l’autre à entreprendre quelque chose veiller à la scolarité des enfants, habiter parmi eux… tout en les soignant.

« Je me souviens aussi qu’étant petite, en lisant l’Histoire sainte, j’étais attirée par la mission des diacres qui secondaient les apôtres, dispensant secours et charité. Alors, après le baccalauréat, j’ai souhaité entrer chez les Sœurs de la Retraite, de Vannes. Non sans tiraillements entre mon attirance pour la médecine et ma vocation religieuse… Là, je me suis formée en vue d’enseigner la physique-chimie ; ce que j’ai fait pendant 16 ans. Mais, en 1976, notre congrégation s’est orientée vers le travail pour la justice et les pauvres. Et parmi toutes les pauvretés, celle qui régnait au Sahel me bouleversait. En 1979, en accord avec mes sœurs, j’ai entrepris à Angers des études de médecine, avec le projet de m’installer ensuite au Sahel. Six ans après, à Gossi, au Mali, j’effectuai mon stage d’externe en médecine au centre de soins publics.

« Ma rencontre avec les nomades, réfugiés de la sécheresse parqués au bord de la «mare» — c’est-à-dire un lac — fut déterminante. C’étaient eux qu’on soignait en dernier après les autres qui vivaient en ville…
« Leurs bétails ayant été décimés, leur seule nourriture étant celle des distributions d’urgence. Je leur ai promis de revenir. En 1988, j’ai décidé d’accomplir mon stage d’interne à Gossi, d’y terminer ma thèse avant de travailler pour les Touaregs. Mais ce n’était pas si simple. Ce choix fut pour moi un combat, comme je le ressentis au cours d’une retraite ignatienne que je fis avant mon départ. Car j’allais partir là-bas en étant pauvre, moi aussi et j’allais devoir dépendre financièrement d’autrui, de personnes, d’associations… J’ai beaucoup pleuré et j’ai accepté devant Dieu d’être considérée de la même manière que mes frères africains, ayant besoin des autres, de leur aide ; cette dépendance était la plus dure des pauvretés. Vivre la charité était à ce prix.

Ne rien entreprendre qu’ils n’aient demandé

« Une fois arrivée sur place, j’avais besoin d’un chauffeur, guide et interprète auprès des Touaregs… Mes patrons, médecins, m’ont indiqué l’adresse d’un jeune homme du nom de Zado que je suis allée trouver pour lui expliquer mon projet. Le lendemain, il m’a donné sa réponse en ces termes : «II faut que vous sachiez que ce n’est pas vous qui venez me chercher, c’est Dieu qui vous envoie.» Et Zado le musulman demeure depuis lors, avec Hadjitou, sa femme, l’indispensable collaborateur qui fait tourner l’hôpital en mon absence.

« Mes journées commencent à 6 h du matin jusque tard dans la soirée, parfois la nuit, car des accouchements il y en a environ 300 par an. Sans oublier toutes les autres consultations, nombreuses, dans ce contexte de dénuement où la température atteint 50 degrés à l’ombre. Ce qui m’aide à tenir? La prière. Comme Zado, je prie souvent auprès de mes malades; par exemple lorsqu’un accouchement se passe mal, je m’adresse à Notre-Dame porte du Ciel. Ne peut-elle pas «ouvrir la porte»?

« Je prie beaucoup dans la journée, car l’action aussi est prière. Notre credo, a Zado et moi, auprès des Touaregs ? Ne rien entreprendre qu’ils n’aient demande. Ainsi, à leur demande, bon nombre ont été formés comme infirmiers et aide-soignants. Comme la santé est la base du développement, la plupart ont accédé à une meilleure nutrition en même temps qu’à des terrains et maisons, à l’éducation de leurs enfants et aux initiatives en faveur des femmes (micro-crédits…). A 75 ans, j’espère de tout cœur qu’après ma disparition, ils continueront. C’est bien parti. »

Propos recueillis par Christine Florence